Intervention Emile HOOGE
Comment bâtir une ville propice à une nouvelle économie collaborative ? C’est à partir de cette question et de plusieurs kilos de Lego que nous avons organisé un atelier de prospective expérimentale. Notre ambition était de bousculer et compléter les réflexions prospectives classiques sur l’avenir de la ville en y apportant une petite dose de créativité et des applications concrètes.

Quand on entend parler de prospective urbaine, on s’attend à des diagnostics territoriaux, des enjeux stratégiques, des variables clés, des scénarios exploratoires… Nous avons expérimenté une autre approche pour construire des représentations futures de la ville, incomplètes et imparfaites mais stimulantes je l’espère !
Concrètement, voici comment nous avons animé un atelier avec 24 participants (lors de la conférence Lift 2011 à Marseille) :

  1. nous avons choisi d’explorer une problématique avec un bon potentiel de perturbation du système urbain existant : la « consommation collaborative »
  2. nous avons fabriqué des maquettes de 12 pratiques ou services de consommation collaborative que nous souhaiterions voir se développer dans la ville
  3. nous les avons regroupées et avons essayé de développer de manière collective et itérative, 3 prototypes de villes propices à leur développement
  4. nous avons débattu et discuté pour faire évoluer nos prototypes, nous avons partagé nos idées et remarques, et nous nous sommes bien amusés !

 

1re étape : s’interroger sur le potentiel de la « consommation collaborative » pour transformer la ville

On assiste aujourd’hui à la diffusion de plus en plus forte de nouvelles formes de « consommation collaborative » qui pourraient transformer progressivement la manière dont fonctionne l’économie :

  • on achète l’usage d’un produit plutôt que sa possession (économie de fonctionnalité)
  • on échange ou on partage des produits que l’on n’utilise plus (systèmes d’échanges C to C, de troc, de dons…)
  • on adopte un style de vie et une organisation collaborative pour partager des biens immatériels entre particuliers (espaces, temps, compétences, connaissances, monnaie,…)

Et cela touche de nombreux secteurs de l’économie (mobilité, loisirs, logement, biens de consommation, produits culturels, espaces de travail…) ! Certains pratiquent le vélo sans posséder de vélo grâce à Velo’v ou Veli’b par exemple), d’autres covoiturent pour aller au travail ou envisagent l’autopartage. Beaucoup d’entre nous fréquentent des sites web d’échanges ou de dons entre particuliers (du très populaire Le Bon Coin, à des sites plus ciblés comme Zilok, SuperMarmite, ou Freecycle…). Quelques uns rêvent de partir en voyage gratuitement en Couchsurfing… et d’autres passent à l’acte. Et combien de travailleurs nomades guettent la création d’un bel espace de coworking dans leur ville ?

Ces pratiques émergentes de consommation collaborative commencent à prendre de l’ampleur sous l’effet combiné de quatre facteurs principaux :

  • une prise de conscience environnementale qui induit la volonté de consommer de manière plus responsable, en économisant des ressources
  • des pressions économiques sur le pouvoir d’achat des ménages qui cherchent à maintenir leur niveau de vie, voire même améliorer leur qualité de vie, sans dépenser plus
  • de la diffusion de plus en plus large de technologies P2P qui permettent de collaborer, de s’organiser ou de partager de manière simple et efficace, avec des coûts de transaction réduits
  • de l’ampleur prise par les médias sociaux qui étendent les réseaux de liens faibles qu’un individu peut entretenir et qui permettent d’atteindre rapidement la masse critique nécessaire au déploiement de certaines pratiques de consommation collaborative

Et qu’est ce que cela peut apporter à une ville, à ses habitants et usagers ? Le premier bénéfice escompté est écologique et économique : les pratiques de consommation collaboratives favorisent une meilleure utilisation des capacités dormantes (objets, voitures, espaces, non utilisés) et donc une meilleure efficience dans la consommation des ressources (énergie, matériaux, eau…). Elles rapprochent aussi très souvent le producteur et le consommateur d’un bien ou d’un service créant ainsi des circuits économiques courts, moins polluants, et une relocalisation d’une partie de l’économie dans la ville. Le second bénéfice est social et humain : les pratiques de consommation collaborative font naître de nouveaux liens entre les individus. Toutes les transactions P2P ainsi que les différentes formes de partage que l’on trouve dans la consommation collaborative impliquent des relations de confiance et renouvellent le fonctionnement des communautés ou des réseaux. Le dernier bénéfice pour la ville est politique et citoyen : certaines pratiques de consommation collaborative proposent de nouvelles manières d’organiser la gestion de ce que l’on pourrait appeler des biens communs (connaissance, eau, espace public…). Elles initient alors peut être un mouvement vers une repolitisation de la société et une implication citoyenne plus forte dans la vie de la Cité.

Peut-être qu’un jour ces pratiques émergentes contribueront à transformer l’économie globalisée, en attendant, l’on voit bien qu’elles apportent des réponses intéressantes à un certain nombre d’enjeux environnementaux, sociaux et économiques à l’échelle locale des territoires. Une ville accueillante pour la consommation collaborative produirait moins de déchets et de pollution, construirait de nouveaux liens sociaux et pourrait relocaliser une partie de son économie !
 

2e étape : fabriquer des maquettes de « consommation collaborative »

Les participants ont laissé libre court à leur créativité, ont pensé avec leurs mains, et ont proposé des pratiques de consommation collaboratives qu’ils souhaiteraient voir se diffuser dans leur ville :

Les participants étaient libres de représenter les pratiques ou services de leur choix mais il se trouve que beaucoup ont fait pousser des jardins et ils y ont projeté beaucoup de leurs aspirations : on a parlé de jardin nourricier, de jardin comme lieu de rencontres et d’échange, de jardin protecteur, de jardin ouvert,… et surtout de jardins partagés !

D’autres pratiques ont aussi été mises au point par d’autres personnes : des systèmes d’échanges de biens ou de savoirs, des systèmes de production ou de recyclage d’énergie, de déchets… Et assez étrangement, pas de systèmes de mobilité…

 

3e étape : bâtir des villes propices au développement de ces pratiques

La consigne donnée aux participants était de construire les conditions favorables au développement de la consommation collaborative dans la ville :

  • les fonctions supports, les infrastructures et les modes d’organisation locales (notamment le rôle des collectivités publiques)
  • les attitudes et les comportements des habitants et entreprises locales (usages, valeurs, acceptabilité, dynamiques favorables et freins à lever…)

Trois prototypes de villes ont ainsi été fabriqués, mis à l’épreuve des pratiques de consommation collaborative, modifiés, transformés, bonifiés par le travail de chaque groupe… Voici, en quelques mots, la manière dont ils nous ont été présentés par chacun des trois groupes :

Pour développer la consommation collaborative, la ville 1 a misé sur la qualité de ses lieux publics. Une place n’est pas juste un objet architectural, c’est un lieu de rencontres et d’échanges, c’est un lieu ouvert sur l’extérieur, c’est un lieu qui favorise la lenteur, voire la pause : il faut prendre le temps de s’arrêter pour se parler et construire la confiance.

La place doit aussi pouvoir être « augmentée » par des services mobiles qui viennent se « plugger » et ajouter des fonctions temporaires à ce lieu, comme un bibliobus nouvelle génération (cf. dispositif en haut à gauche). Il est donc nécessaire d’équiper les différentes places de la ville avec des quais d’accueil pour ces dispositifs mobiles qui circuleraient à travers la ville, pollinisant les différents quartiers avec des services de consommation collaborative.

Au centre de la place, un kiosque permet aussi d’accueillir des pratiques temporaires ou de nouvelles fonctions, en fonction de l’heure de la journée et de la présence de différents publics sur la place.

Pour intégrer les pratiques de consommation collaborative dans la ville 2 les participants ont mis en place un véritable écosystème permettant aux humains, aux animaux, aux matières et aux produits de fonctionner ensemble harmonieusement. La densité de cette ville implique une mixité d’usages dans un espace restreint : s’imbriquent un système de transport minimaliste, un système énergétique mobilisant des sources variées (y compris l’énergie animale !), un système économique circulaire limitant au maximum la production de déchets. Au centre de ce dispositif très organisé, se trouve le marché combinant trois fonctions : les échanges économiques, les échanges de savoirs et la prise de décision.

Pour faire vivre des pratiques de consommation collaborative, la ville 3 s’est construite autour d’un « cœur de réseau » :

  • où s’organise une économie circulaire et une bonne circulation des flux physiques. Il s’agit de limiter les déplacements et la production de déchets en réinjectant des produits usés dans le circuit…
  • où s’organise le fonctionnement social de la ville autour d’une « nouvelle agora ». Il s’agit de mobiliser ceux qui ont envie de réinventer la ville, des gens courageux, qui ont de l’humour et qui se mettent au service du collectif. Il s’auto-organise en sociocratie afin de prendre des décisions sans guerres d’ego et sans prises de pouvoir.

Le fonctionnement de cette ville s’appuie sur des monnaies complémentaires qui permettent à tous de participer, quelle que soit leur niveau de richesse en euros… Le « cœur de réseau » trouve naturellement sa place dans un lieu physique de la ville, la place du marché, au centre de laquelle pousse un arbre à palabres, un lieu attractif et accueillant où tout le monde peut venir se rassembler et échanger.
 

4e étape : essayer de réinventer la ville

Notre exercice de prototypage urbain, à partir des pratiques de consommation collaborative, a fait émerger trois pistes pour réinventer la ville :

  • comment activer les espaces publics de la ville, en y imbriquant des fonctions pérennes et éphémères ? Les participants ont imaginé du mobilier urbain qui « s’active » différemment selon les publics en présence. Ils ont proposé d’équiper une place de village avec des « docks » sur lesquels viennent se « plugger » des services pop-up. Ils ont inventé un « ascenseur collaboratif » qui déplace des fonctions collectives de l’immeuble d’un étage à l’autre, favorisant aussi les échanges ou le partage entre voisins.
  • comment mettre en place de nouvelles formes de gouvernance locale pour gérer collectivement des biens communs ? Les participants se sont interrogés sur le bon équilibre à trouver entre une organisation qui valorise l’engagement et le leadership de quelques acteurs moteurs, une organisation ouverte qui permet à chacun de trouver sa place, et une organisation efficace avec des règles de fonctionnement connues de tous et qui s’appliquent à tous.
  • comment gérer, à l’échelle d’une ville, la transition d’un modèle économique classique, vers un modèle alternatif qui combine économie de fonctionnalité, économie circulaire, et économie du partage… Les participants ont évoqué le rôle de monnaies complémentaires pour accompagner cette transition et la coexistence de plusieurs modèles sur un même territoire. Ils ont aussi parlé du rôle moteur de la collectivité pour inciter et réguler la transition. D’autres ont plutôt mis l’accent sur la capacité d’initiative citoyenne ou la diffusion de l’open source ou de l’open data…

 
Merci à Agathe Dahyot pour les deux premières photos et à Swanny Mouton (http://www.swannymouton.com) pour les autres !